Les expressions étranges et les procédés de leur interprétation

 

 

La linguistique s’est longtemps tenue à l’écart de la littérature sans raison valable (et vice versa), mais l’idiome littéraire devenant de plus en plus compliqué, il n’est plus possible d’analyser le texte exclusivement du côté linguistique ou littéraire. Avec la forte inclinaison pour l’esthétisation des expressions étranges, voire absurdes, il est temps de penser à la restitution de ces liens traditionnels (ici nous tombons d’accord avec la prise de position exprimée par François Rastier dans son Sens et textualité).

A la différence des expressions qui sont reconnues par la société linguistique comme correctes, les expressions étranges posent beaucoup de problèmes pendant leur interprétation. L’étude et l’analyse des approches interprétatives peut aider à mieux comprendre les structures linguistiques de fond et de pénétrer dans la conscience individuelle d’un auteur de laquelle, dans la plupart des cas, dépend l’apparition et le fonctionnement des expressions pareilles.

Les expressions étranges sont codifiées et non codifiées dans le système de la langue. Celles qui sont codifiées, sont largement employées sans que nous réfléchissions à leur étrangéité. En voici quelques exemples.

Les tautologies attributives

Les expressions de ce type sont facilement compréhensibles de tous les sujets parlants, pourtant la logique classique avec sa théorie de la prédication refuse de les interpréter de façon adéquate, p.ex.: Une femme est une femme.

Dans ces cas-là, nous sommes en présence de deux acceptions du sémème ‘femme’ qui sont différenciées selon l’opposition catégorielle qui ne peut être suffisamment expliquée que du point de vue de la microsémantique. C’est l’opposition ’femme’1 /concrète/ vs. ’femme’2 /abstraite/. Tout cela pris en considération, nous aboutissons à la conclusion que cette phrase (aussi que toutes les autres de ce type) n’est pas du tout sémantiquement absurde, mais veut dire : N’importe quelle femme a des qualités propres à la femme en général.

Les tautologies disjonctives

C’est l’acception du même sémème dans deux sens opposés au sein de la même phrase. Ainsi est-il avec les expressions comme Il y a musique et musique, où les qualités qui sont actualisées dans chacune des apparitions du sémème ‘musique’ sont diamétralement opposées : ’musique’1 /mélioratif/ vs. ’musique’2 /péjoratif/.

 

Les contradictions

Les expressions pareilles sont toujours fausses du point de vue de la logique, mais interprétables hors d’elle. Les contradictions peuvent être basées, premièrement, sur la négation du sémème dans sa deuxième récurrence : Je t’aime et je ne t’aime pas et, deuxièmement, sur l’antonymie : Je t’aime et je te hais. Les contradictions, elles aussi, sont facilement interprétables au sein de la dissimilation microsémantique, le procédé le plus facile étant l’opposition /concret/ vs. /abstrait/.

Mais dans la plupart des autres cas où il s’agit des expressions étranges, on se borne de la constatation que ces expressions ne sont pas interprétables et sont tenues a priori comme indignes de l’attention linguistique ou littéraire, tandis que justement ces expressions-là redonnent un effet littéraire au texte, surtout dans le langage surréaliste ou postmoderniste, où la décomposition des éléments et leur la plus imprévue synthèse par la suite constituent le noyau du jeu à travers lequel on perçoit le monde contemporain.

Analysons de plus près l’extrait tiré de Nicole Brossard Au présent des veines, No. 6 :
alors j’ai pensé au mot destruction

et à tout ce qu’il faudrait rassembler

(été, jazz, corps à corps et tango,

immensité, jardin, rivage et quelques

insectes)

On peut avoir beau chercher l’univers assomptif de l’auteur où les éléments rassemblés auraient au moins un sème commun entre eux : il n’y a aucun lien, et rien ne peut exister, car les éléments appartiennent aux différentes classes catégorielles (p.ex., ’jazz’ /musique/, ’jardin’ /implantation/ etc.). Le rapport avec le sémème ’destruction’ est fictif et ne fait que refléter le jeu postmoderniste.

Les autres expressions font récurrence au modèles cognitifs idéaux (suivant la théorie de George Lakoff) : la catégorisation dépend uniquement de la perception individuelle de l’auteur. Les procédés d’interprétation mis en valeur correctement, on nivelle facilement l’étrangéité dans les phrases comme celle de Yves Bonnefoy : Mourir est un pays que tu aimais, où la prédication ’pays que tu aimais’ (au passé!) par rapport au sémème ’mourir’ est neutralisée à travers l’actualisation du sème commun /mémoire/.

Aidant à atteindre l’effet littéraire, les expressions étranges peuvent aussi servir d’un procédé à apprendre profondément la langue (aussi maternelle qu’étrangère).

2 Juni 2006. – Novogardia Inferior (Rusthenia)

Qatar p’tites pièces

 

 

Les rôles interprétés pendant la première par :

 

I

Jacques Chauvigny – Daria Doubrovina

Jean Depoiles – Olga Starkova

 

III

Clarine – Tatiana Markina

Mireille – Hélène Moïssééva

Vieux Juif – Daria Chéchénina

 

La seconde a été défendue par la censure de la faculté
I

 

DRAMATIS PERSONÆ

Jean Depoiles, poilu et mal rasé

Jacques Chauvigny, chauve comme un crapaud

 

Entre Jacques en portant un colis.

 

Jacques. Délire ! délire ! Pour la première fois dans ma vie, seul ! Quel horreur que la solitude dans ce grand lit froid et menaçant ! quelle horreur des matins qui commencent à contresens ! J’ai récolté tous les cauchemars que ma femme m’a laissés… Oui… Où est-elle ? pourquoi me quitter si brusquement ? par quelle goétie est-elle ensorcelée ? pourquoi pas de clémence ni pitié ? Définitivement, homicide sans tuer !

 

Pose le colis sur la table. Regarde autour de lui.

 

Seul… désormais seul… Mais je l’aimais ! (S’adressant au public.) JE L’AIMAIS !

 

On frappe à la porte.

 

Oui ?

 

Entre Jean.

 

Jean. (A part.) Qu’il est mochard dans ce costume idiot ! (A Jacques.) Quoi de neuf ? Tout va bien ?

Jacques. Oui, à peu près…

Jean (en s’approchant de la table, avec une mine de dégoût). Béééé ! C’est quoi cette gniole que tu bois ?

Jacques (en hâte). Rien du tout… Tu sais, ma femme m’a quitté sans m’avoir donné des raisons. Tu crois elle ne m’aimait pas ?

Jean. Mais si, si, elle t’aimait. Surtout ton hallux gauche.

Jacques. Pourquoi les femmes quittent-elles les hommes ?

Jean. Ah, plein d’absurdités ! Il y a ceux qui lésinent sur chaque copeck et ceux qui ne sont pas capables de moindre noèse. Les femmes détestent les premiers, mais adorent les autres. Tu fumes ? non ? certaines femmes le trouvent bizarre, par exemple… Aussi y a-t-il ceux qui prennent trop de médicaments relâchants et ceux qui n’aiment pas la rabiole et les œsophages. La même chose, tu vois ! (Pause.) Aussi peut-elle être jalouse d’un ami, si tu en as un qui te soit trop intime… ex-trê-me-ment intime, dirais-je… Tu comprends ?

Jacques (furieux). Ménage tes expressions ! Que veux-tu dire ?

Jean (en hâte). Rien du tout, mais rien du tout ! Je veux dire que toute une gamme des raisons existe.

Jacques. Ah oui ?

Jean. Oui.

 

Silence. Jacques regarde son anneau de noces sur le doigt.

 

Jacques. Plus utile, cet anneau. Et comment est-ce que tu sais que ma femme vient de me quitter ?

Jean. Mais c’est le secret de Polichinelle ! Tout le monde en parle dès le matin ! Tu as vu les nouvelles ? On a annoncé : « La femme de Jacques l’a quitté ! » Et on chantait « Ta Katie t’a quitté » !

Jacques. Tu n’as pas par hasard surdosé la jusquiame dans ta tisane hier ? Arrête tes conneries !

Jean. Tu veux trop. Les conneries me sont vitales comme un kabic par temps de soleil. Ou comme un peu de bon sexe le soir. Avec un yeti ou un koala, au choix.

Jacques. Ah oui ? c’est vachement intéressant… c’est depuis quand que tu es si franc avec moi ?

Jean. Tu tiens ce colis comme un trésor. Détends-toi. La vie continue.

Jacques. Mais ma femme…

Jean. Tu en trouveras encore une.

Jacques. Mais qu’est-ce que tu racontes ? Si tu la voyais au lit… elle me passionnait tant. Ses caresses étaient si incitantes. Quoiqu’elle souffrait d’une dysurie spastique constante… Qui est-ce qu’elle va passionner maintenant ?

Jean. Je le connais.

Jacques (en se jetant vers Jean et en le saisissant par le collier). C’est qui ce voyou ? Je lui casserai la gueule si je le vois.

Jean. Ne te monte pas le babarot, hein ? Il te tordra comme une corde et mitraillera après. Tu liras la lettre ou non ? (Montrant un vif intérêt.) C’est quand même intéressant ce qu’il y a dedans !

Jacques. Mais ça ne te regarde pas, peut-être ! Mais… (Lit.) « Mon ex-chéri… » Bon commencement. Très optimiste. « Je devais te quitter pour quelques raisons que je ne vais pas te donner, car tu étais toujours trop con pour les comprendre, et tu ne cesses de t’abêtir. Si tu prétends que tu me comprendras, tu apprécieras mon cadeau d’adieu. Bonne chance. » C’est quoi ce bordel ?

Jean. Ce n’est pas un bordel. Loin de ça. C’est un rasoir. Un très bon rasoir, je te jure. Du producteur ek-sell-lant !

Jacques (enragé). Tu te moques de moi, quoi ! Va-t’en !

Jean. Eh bien, pas de problèmes. C’est avec plaisir que je ne verrais plus ta trogne. (Se dirige vers la porte.) Mais tu regretteras un jour, prends-en de la graine !

Jacques (toujours en rage). Ogre ! Nigaud ! C’est ainsi que tu es mon ami maintenant ? Au lieu de compassion tu me proposes un tas d’injures et de foutaises ? D’ailleurs, je ne peux toujours pas comprendre les raisons pour lesquelles elle m’a quitté !

Jean (se retournant vers lui, posant la paume sur la poignée de la porte). Ah oui, c’est pour ça que je suis venu, pour t’expliquer ! (Son visage s’éclaircit soudainement. Il parle avec un plaisir visible.) Elle t’a quitté parce qu’elle n’aime pas les poitrines chauves. Les jambes lisses non plus ! Et tu les rasais trop souvent ! (En fouillant dans sa poche dont il retire un petit anneau.) C’est aussi à toi. Ton anneau de mariage. Ma femme regrette qu’elle doive te le remettre. Et n’oublie pas, c’est yom kippour demain. Purification et tout ça. Bonne soirée.

 

Exit.

 

– – – – – – -Rideau- – – – – – –

 

II

 

DRAMATIS PERSONÆ

Voyageur

Perroquet

 

Les jungles. Les lianes partout.

 

Voyageur (en se déblayant la route). Un voyageur ainsi expérimenté comme je suis, et perdre le chemin, c’est bête ! Encore ces lianes ! Ça commence à m’énerver ! Personne ne me croira ! si je retrouve le sentier, bien sûr… Et j’ai lu tant de livres et tant joué sur l’ordi ! j’ai mangé tant de chocolat et coupé tant de gorges dans les rues ténébreuses de ma ville natale ! mais qu’est-ce que c’est ? il me semble que j’entends déjà le glas obituaire ! c’est pour moi ? pas trop tôt ? (En hystérie.) Non, non, non, non ! Je ne veux pas rejoindre mes aïeux déjà ! Si ça ne finit pas, je vais… je vais pleurer. Ici même !

 

Monte ses yeux pour pleurer, mais s’arrête ébloui. Il voit un très beau Perroquet perché sur une branche.

 

Wow ! Un perroquet ! Je croyais toujours qu’ils vivent dans la toundra. IN-CRO-YA-BLE ! (Au Perroquet.) Salut !

Perroquet. Salut !

Voyageur. Un perroquet parlant français !

Perroquet. Un perroquet parlant français !

Voyageur. C’est quand même étrange !

Perroquet. C’est quand même étrange !

Voyageur. Impossible qu’un oiseau parle et comprenne !

Perroquet. Impossible qu’un oiseau parle et comprenne !

Voyageur. Il me semble que tu répètes tout simplement tout ce que je dis.

Perroquet. Il me semble que tu répètes tout simplement tout ce que je dis.

Voyageur. Ah voilà ! Ce qui était à démontrer !

Perroquet. Ah voilà ! Ce qui était à démontrer !

Voyageur. C’est amusant malgré tout, même dans une situation si triste que la mienne !

Perroquet. C’est amusant malgré tout, même dans une situation si triste que la mienne !

Voyageur. Trou-la-la !

Perroquet. Trou-la-la !

Voyageur. Para-para-pa-pou ! Fana-frouba-dou-boulou !

Perroquet. Para-para-pa-pou ! Fana-frouba-dou-boulou !

 

Le Voyageur commence à faire des grimaces. Le Perroquet les répète, mais ce n’est que le Voyageur qui s’éclate d’un rire de plus en plus malsain. Le Perroquet reste réservé.

 

Voyageur. On s’amuse ! on s’amuse ! On y danse ! on y danse !

Perroquet. On s’amuse ! on s’amuse ! On y danse ! on y danse !

Voyageur. On ira où tu voudras quand tu voudraa-a-a-a-a-a-a-as !

Perroquet. On ira où tu voudras quand tu voudras !

Voyageur. Cher ami, je suis navré de t’avouer que je suis difficilement collable en matière de la viande, alors, ma variante était la bonne. On mangera un albatros la veille de ton départ pour un périple ! Mais il me voulait vendre ce blouson pour un prix exorbitant !

Perroquet. Cher ami, je suis navré de t’avouer que je suis difficilement collable en matière de la viande, alors, ma variante était la bonne. On mangera un albatros la veille de ton départ pour un périple ! Mais il me voulait vendre ce blouson pour un prix exorbitant !

Voyageur. Ha-ha ! Apocalypse Today !

Perroquet. Apocalypse Today !

Voyageur. Ah ne me dites rien ! Vous m’avez blessé le cœur, et je ne vous appartiens plus !

Perroquet. Ah ne me dites rien ! Vous m’avez blessé le cœur, et je ne vous appartiens plus !

Voyageur. Le rendez-vous des ministres est projeté pour demain dans l’Hôtel Matignon…

Perroquet. Le rendez-vous des ministres est projeté pour demain dans l’Hôtel Matignon…

Voyageur. R-r-r-r-r-r-r-r-r ! Chou-ou-ou-ou-ou-ou-ou-ouffff !

Perroquet. R-r-r-r-r-r-r-r-r ! Chou-ou-ou-ou-ou-ou-ou-ouffff !

 

Pause soudaine. Regarde le Perroquet attentivement.

 

Voyageur. Bon, tu comprends, je commence à m’ennuyer déjà avec toi, je dois reprendre mon chemin…

Perroquet. Bon, tu comprends, je commence à m’ennuyer déjà avec toi, je dois reprendre mon chemin…

 

Encore un pause, pendant laquelle le Voyageur reprend son chapeau et, tout étouffé, le remet sur la tête. Regarde en haut.

 

Voyageur. Que tu es stupide quand même, pauvre petite bête !

Perroquet (s’envolant). C’est une question de litige.

 

Le Voyageur demeure muet, bouche largement ouverte.

 

– – – – – – -Rideau- – – – – – –

 

III

 

DRAMATIS PERSONÆ

Mireille

Clarine

Vieux Juif

 

Un maigre morceau de pain sur une assiette sale au milieu d’une table délabrée.

 

Clarine et Mireille se regardent obliquement et avec hostilité par-dessus l’assiette posée sur la table. Le Vieux Juif est debout de côté, les observe avec un ricanement constant.

 

Clarine. C’est à ce petit morceau que tu tiens ? Donne-le-moi, sauve-moi la vie pour que je puisse émettre le clair nivéen comme toujours ! Toi, tu n’en as pas besoin comme moi !

Mireille. Absurde ! Qui t’a dit ça ? Pourquoi es-tu si prompte à décider que je n’ai pas le même droit de survivre ? Ce que tu es plus pâle que le soleil qui se couche n’est pas encore suffisant pour manger le dernier morceau dans l’épicerie !

Clarine. Mais ce morceau n’est rien !

Mireille. Et à la fois, c’est tout ! N’est-ce pas, Monsieur ?

Juif. C’est discutable, vous voyez. Quand on paie en or, oui, tout à fait. Mais on n’a pas payé en or, donc, ce morceau ne vaut rien. Vous avez ap-so-lu-man raison.

Mireille. Comment ça ? Vous voulez dire que je dois céder mon dernier espoir à cette petite grue de porte cochère ?

Juif. Que vous êtes quérulentes, vous deux ! Je n’en sais rien, mais vous pouvez acheter encore du pain chez moi à vil prix ! J’en ai exubéramment !

Mireille. Bien, d’accord, mais je dois avant tout recevoir ce qui est le mien par définition !

Clarine. Qu’est-ce que tu racontes ! Tu dois survivre ? Pour quoi faire ?

Mireille. J’ai des arbres qui poussent sur ma nuque, ils ont besoin du champagne que je leur produis chaque minuit !

Clarine. Et moi, j’ai le clair de lune que je multiple en le jetant sur les rails des chemins de fer chaque soir. Tu peux imaginer la vie sans ce clair de lune dans tes miroirs ?

Mireille (avec dégoût). Bœ-œ-œ-œ-œ-œuf ! clair de lune ! bah ! (Enragée.) Ras le bonbon de tes sottises ! On pourrait s’en passer très bien. Mais se passer du champagne pour les arbres de ma nuque…

 

Elles commencent à contourner la table en entrant en rage de plus en plus. Vers la fin de la pièce, elles se trouvent de côtés opposés par rapport à leurs positions initiales.

 

Mireille. Quoi que tu dises, tu me le donneras. A fortiori il n’est pas à toi !

Juif (essayant d’intervenir, mais personne ne l’écoute). Excusez-moi…

Clarine. Oui, mais à seule condition que tu viennes chez moi à travers les brumes de l’année passée ! et tu m’apporteras du daïquiri dans un bol chantant !

Juif. Ecoutez…

Mireille. Le bout est définitivement à moi ! pas à toi ! ne vois-tu pas comme je suis émaciée ! fiche-moi le camp et va-t’en mourir quelque part, je ne veux pas voir comme tu meurs, je m’en fous !

Juif. Voulez-vous… ?

 

Mireille essaie d’attaquer l’assiette.

 

Clarine. Non ! n’y touche pas, roulure des égouts !

Mireille. Chienne sale !

Juif. J’ai plein de pain dans mon épicerie…

Mireille. Monsieur, allez-vous-en avec votre pain, c’est le mobile de lucre et pas la compassion qui vous meut, et d’ailleurs, elle m’a traitée de roulure des égouts.

Juif. Elle n’a pas raison ?

Clarine. Oui, j’ai raison, j’ai raison, j’ai raison, j’ai rayon, j’ai région, j’ai bonbon, j’ai bûcheron ! Le pain est à moi !

Juif. Attendez, vous deux goinfres insatiables !

 

Mireille attrape le pain avec un air victorieux.

 

Mireille. Ce que je disais ! il est à moi, le morceau !

 

Elle approche le bout vers ses lèvres, mais ne le touche pas.

 

Qu’il paraît délicieux ! Toi, vocifératrice nocturne, chante ta dernière heure ! tu vas mourir !

Clarine. Non ! tu ne me priveras pas de cette chance de survivre, tu ne rendras pas le monde orphelin sans mon clair de lune ! (Se met sur ses genoux. Sa voix s’affaiblit.) Donne-le-moi. (Tend les mains vers Mireille.) Donne-le-moi… ne tue pas une Clarine inarmée !

Mireille (d’un ton indigné). Ah pauvre bête pathétique ! S’humilier tant pour un morceau de pain ? Tiens-le donc. Pécore des pécores.

 

Elle jette le morceau dans la poussière devant Clarine qui attrape le morceau et l’avale avidement. Clarine et Mireille se regardent fixement, regards pleins de lueur haineuse.

 

Juif (à Mireille). Ça y est ? Je ne croyais pas qu’on se débarrasse si facilement d’elle et de ses troches de lune dont j’ai déjà ras le bol.

 

Clarine les regarde, stupéfiée.

 

Mireille. C’est quand même marrant de voir cette créature imbécile s’humilier pour qu’on lui donne un bout de pain empoisonné ! Elle est si sotte ! Supplier sur les genoux ! s’avilir ! s’empoisonner de bonne volonté ! quelle cécité !

 

Clarine, toujours agenouillée, s’appuie sur le pied de la table. Ses yeux s’offusquent avec une sorte d’écume.

 

Clarine. Salope… Ordure…. Canaille… Gre… (Meurt.)

Juif. Mes félicitations, ma chère. Encore une. (S’adresse à Mireille.) Et toi, veux-tu du pain ?

 

– – – – – – -Rideau- – – – – – –

 

IV

 

DRAMATIS PERSONÆ

Vice-Président

Premier Ministre

Gendarme

 

Près du tunnel d’où apparaissent les wagons pleins d’or. Vice-Président et le Premier Ministre les comptent méditativement.

 

Vice-Président. Vingt et un.

Premier Ministre. Vingt-deux.

Vice-Président. Vingt-trois.

Premier Ministre. Vingt-quatre.

Vice-Président. Vingt-cinq !!!

Premier Ministre. Vingt-six.

Vice-Président. Vingt-sept.

Premier Ministre. Vingt-huit.

Vice-Président. Vingt-neuf.

Premier Ministre. Trente !!!

Vice-Président. Trente et un.

Premier Ministre. Trente-deux.

Vice-Président. Trente-trois.

Premier Ministre. Trente-quatre.

Vice-Président. Trente-cinq !!!

Premier Ministre. Trente-six.

Vice-Président. Trente-sept.

Premier Ministre. Trente-huit.

Vice-Président. Trente-neuf.

Premier Ministre. Quarante !!!

Vice-Président. Quarante et un.

Premier Ministre. Quarante-deux.

Vice-Président. Quarante-trois.

Premier Ministre. Quarante-quatre.

Vice-Président. Quarante-cinq !!!

Premier Ministre. Quarante-six !

Vice-Président. Quarante-sept !

Premier Ministre. Quarante-huit !

Vice-Président. Quarante-neuf !

Premier Ministre. Cinquante !!!

Vice-Président. CINQUANTE-ET-UN !!! Ouf !

Premier Ministre. Que j’effondre si ces cinquante et un wagons pleins d’or ne sont pas à nous !

Vice-Président. Mais bien sûr !

Premier Ministre. C’est super joli, joli, joli ! (Danse frénétiquement de joie.) Mais que nous sert tout cela quand même ? qu’est-ce qu’on va faire de tout ce trésor ? où le gaspiller ?

Vice-Président. T’es fou, non ? Tu pourras paver les sentiers de ton jardin en plaques d’or, pourquoi pas, quel joli fantasme ! tu vas faire la bamboula ! tu noieras dans la paillardise !

Premier Ministre. Oui, je vais bâtir un petit appentis secret au bord de la mer, j’y ferai des orgies : les meilleures danseuses et stripteaseurs que je ferai venir de l’Asie, ah, je ferai tant de choses !

Vice-Président. Et moi, je commanderai une chambre dans le meilleur hôtel de Los Angeles et, moi aussi, je ferai la nouba en racontant à tout le monde comment tu as pu duper notre Président chérissime !

Premier Ministre. Aïe ! Je te savais toujours n’ayant ni foi ni loi ! À quel point tu es perfide quand même ! Il faut te rabaisser la crête un peu ! Tu es un petit morceau de… de…

Vice-Président. C’est toi qui es un petit morceau de cette substance. Tu as volé l’argent et maintenant tu veux dire que c’étions nous deux qui l’avons fait !

Premier Ministre. Ah oui, tu ne veux pas porter le fardeau de ce vol, tu veux m’accuser.

 

Entre gendarme.

 

Gendarme. Messieurs !

Premier Ministre et Vice-Président. Punaise !

Gendarme. Mais pas du tout ! Ce n’est pas ma fonction directe ! Mais si vous ordonnez, je cumulerai !

Vice-Président. Ah oui ? Plat comme une punaise… avec ce ventre que tu as… c’est où que tu l’as engraissé ainsi ? (Tape le gendarme sur le ventre.)

Premier Ministre (au Vice-Président). Mais tu sais à quoi bon il est venu ?

Vice-Président (choqué). A-ah !

Gendarme. Que non !

Vice-Président. Il est venu… il est venu… venu… pour… (Etouffe.)

Gendarme. Oh que non !

Premier Ministre. Il est venu… pour nous… Vade rétro satana ! vade rétro ! (Etouffe.)

Gendarme. Messieurs, je suis venu pour vous annoncer que…

Vice-Président. Ah, ne continuez pas ! foi punique ! on a tout compris sans paroles ! (Au Premier Ministre.) Hé, toi ! on est foutu ! faut décamper !

Premier Ministre (tristement). On est foutu… faut décamper… Et je rêvais tant de vivre un peu !

Gendarme. Non, non, vous allez mourir de joie !

 

Ne l’écoutant point, le Premier Ministre et le Vice-Président se prennent par la main et se jettent dans la mer.

 

Gendarme (en s’approchant du bord de la falaise). Noyés ! noyés ! deux pauvres faisandeaux crétins ! Et je suis venu pour leur annoncer que j’avais volé encore quatre wagons, pleins de diamants cette fois. (Réfléchit un instant.) Mais que cela veut dire ? Ah ! (Une idée soudaine lui éclaircit la conscience.) Tout cela m’appartient uniquement ! Je vais être au faîte de ma gloire gendarmique ! Ah ! ah ! oh ! ouh ! (Etouffe.) Je… je… je vais mourir de joie moi-même ! de l’appendicite ! de la tachycardie ! et il ne faudra plus soigner mon cancer ! ah ! ce que je suis chanceux ! je vais… vais mourir… de joie !

 

Pose la main sur le cœur et meurt de joie avec un sourire idiot sur la bouche.

 

– – – – – -RIDEAU- – – – – – –

 

30 Aprilis 2006. – Novogardia Inferior (Rusthenia)

Герменевтические аспекты интерпретации индивидуально-авторских категорий

 

 

 

Герменевтика, наука о понимании, была изначально призвана толковать темные места Священного писания в соответствии с догматами Церкви. Однако с течением времени, в особенности после появления трудов Дильтея и Шлейермахера, сфера ее применения расширялась, а процедуры вывода смысла становились более строгими. В XX веке Ханс-Георг Гадамер своим исследованием “Истина и метод” придал науке наиболее завершенный вид.

Традиционно в процедуре герменевтического вывода смысла выделяются три аспекта – в зависимости от решаемых задач: subtilitas intelligendi (понимание), subtilitas explicandi (истолкование), subtilitas applicandi (применение).

Современная интерпретация наследует от герменевтики целый комплекс проблем, связанных с пониманием и истолкованием. Герменевтические установки на понимание сохраняются даже при интерпретации речевых выражений, а в пределе – при истолковании любых семиотических произведений.

Мы сталкиваемся с проблемой понимания всякий раз при интерпретации языковых произведений в связи с так называемыми проблемными суждениями, как-то: высказывания, строящиеся с нарушением правил сочетаемостных ограничений; “странные” высказывания (строящиеся на тавтологии); семантически сумбурные высказывания (Кондаков) и многие другие. Не претендуя на полноту изложения типологии проблемных высказываний, остановимся, в частности, на аномальных высказываниях, в которых нарушаются правила сочетаемостных ограничений.

Аномальность такого рода связана с так называемым “категориальным сдвигом” (Арутюнова), а это, в свою очередь, подводит нас в целом к проблеме категоризации и ее значимости для адекватной интерпретации языкового выражения.

Способ категоризации, как указывает Джордж Лакофф, может быть различным: научная таксономия, объективно структурирующая мир, докса, которая разделяется большим количеством людей, но не обязательно согласуется с научной таксономией, а также авторский идиолект, который чаще всего противоречит как первому, так и второму способу категоризации.

В настоящей статье коснемся именно способов интерпретации индивидуально-авторских категорий. Проанализируем такое высказывание из сказки Бернара Клавеля:

Si je n’étais pas le plus malin, je ne serais pas devenu si vieux dans un ruisseau où il y a des truites, des serpents d’eau, des couleuvres, des canards et des hommes.

(Bernard Clavel, Le roi des poissons)

Нельзя не заметить, что некоторые из указанных семем: ’serpent d’eau’ угорь и ’couleuvre’ уж – действительно образуют класс как в языке, так и в контексте, поскольку входят в таксономию //пресмыкающиеся//. Между тем, помимо указанных семем, в данный класс включаются также ’canard’ утка, ’homme’ человек и ’truite’ форель, которые, как известно, принадлежат иным таксономиям в научной картине мира.

Возникает вопрос: каким же является родовой признак, по которому все семемы сводятся в один класс? Можно предположить, что это /одушевленный/, но такое толкование вряд ли позволит нам продвинуться в понимании художественного текста Бернара Клавеля.

Такой признак, впрочем, есть. Это афферентный видовой признак /таящий в себе опасность/, однако в данном случае он становится родовым. Опять же возникает вопрос: какая опасность может таиться в форели?

Вопрос останется без ответа, если мы не прибегнем к интерпретации данного класса через создание ассумптивного универсума говорящего, в нашем случае – старого гольяна (маленькой пресноводной рыбки из семейства карповых), поучающего речной молодняк об опасностях их заводи.

Данное множество, таким образом, становится понятным, но не является кодифицированным, поскольку распадается оно так же быстро, как и создается. В.Г. Гак называл такие множества прагматическими, а Растье – контекстуальными классами.

Итак, в ассумптивном универсуме гольяна данное множество будет содержать признак /опасный/, в то время как в ассумптивном универсуме, скажем, щуки – не все элементы данного множества попадут в этот класс.

Аналогично обстоит дело и в следующем примере из той же сказки Клавеля:

Il y voyait mille objets bizarres allant de la vieille chaussure au sommier, en passant par la cuisinière, la boîte de conserve, le bidon, l’assiette cassée et la roue de bicyclette.

(Bernard Clavel, Le roi des poissons)

Данный класс образуется по афферентному видовому признаку /бесполезный/, но это опять же не позволяет до конца понять смысл фразы, поскольку класс может включать в себя бесконечное множество предметов. В данном отрывке мы также сталкиваемся с необходимостью создания ассумптивного универсума карася, который видит бесконечное множество объектов, засоряющих дно водоема.

В связи с этим возникает вопрос: подавляет ли афферентный видовой признак ингерентный родовой и как быть с родовыми признаками ’chaussure’ – /обувь/, ’assiette’, ’bidon’ – /тара/ и прочими? В первом приближении может создаться впечатление, что в контексте эти признаки полностью нейтрализовались, хотя на самом деле вряд ли можно говорить о полной их нейтрализации. Ответ на этот вопрос будет положительным лишь отчасти, поскольку подобная категоризация служит скорее для создания так называемого референтного впечатления (illusion référentielle).

В обоих проанализированных отрывках мы так или иначе имеем возможность, пусть даже в предельно общем виде, но выделить некоторые афферентные признаки, по которым в индивидуально-авторском идиолекте данные предметы образуют осмысленную категорию.

Иначе обстоит дело с постмодернистской эстетикой, как, например, у Николь Броссар:

alors j’ai pensé au mot destruction

et à tout ce qu’il faudrait rassembler

(été, jazz, corps à corps et tango,

immensité, jardin, rivage et quelques

insectes)

(Nicole Brossard, Au présent des veines, No. 6)

Данный пример – образец типичной для постмодернизма игры, в которой закладывается установка на создание новой таксономии на основе разрушенной привычной таксономии. Несмотря на “собирание” предметов (àrassembler) в некоторый единый класс, в основе данного приема так или иначе лежит деконструкция (àdestruction).

Действительно, что общего может быть у ’jazz’ джаз – /музыка/ и ’corps à corps’ рукопашная схватка – /боевое искусство/, ’immensité’ необъятность – /абстрактное/ и ’jardin’ сад – /конкретное/, ’tango’ танго – /танец/ и ’insect’ насекомое? Ничего нет и быть не может. Все эти явления находятся друг с другом в деконструктивно-конструктивном отношении, которое и стало основой приема даже не сюрреалистической, а именно постмодернистской эстетики.

Таким образом, хотя формально элементы находятся в отношении конъюнкции посредством соединительного союза ‘et’ и, соединение не переходит в единение, ибо невозможно найти тот общий признак (хотя бы афферентный), по которому данное множество можно было бы свести в осмысленный класс.

Этот прием строится на основе семантической дистанцированности, где отношения между элементами множества максимально удалены друг от друга или попросту сведены на нет. В этом содержится своего рода эстетическое удовольствие от неожиданных сочетаний предметов.

Вообще же отклонение от норм языка и зачастую отход от норм социальных в современном художественном тексте возведены в ранг художественного приема. Как мы видим из проанализированных отрывков, способов подобного нарушения классификации на уровне индивидуально-авторского идиолекта в предельно общем виде два:

  1. высказывания, в которых можно найти некоторый общий афферентный признак, позволяющий установить некоторое правило образования того или иного класса;
  2. высказывания, в которых невозможно или практически невозможно выделить никакого общего афферентного признака, и в таких случаях следует говорить об определенной авторской эстетической установке, которую необходимо принимать как данность и не пытаться проинтерпретировать.

Истолкованию, как мы видит, подлежат любые языковые выражения, в которых наблюдаются случаи категориального сдвига, то есть везде, где имеется проблема понимания.

Категоризация и понимание взаимосвязаны: способ понимания определяет, каким образом предметы распределяются или могут быть распределены по классам, а способ категоризации отражает способ видения мира субъектом, совершающим категоризацию, при этом зачастую индивидуально-авторская категоризация может предельно дистанцироваться как от доксы, так и от научной таксономии.

В индивидуальной категоризации мы выделили две предельно общих категории аномальных высказываний – интерпретируемых (в которых возможно нахождение общего афферентного признака) и неинтерпретируемых (высказывания, которые сводятся к особому художественному приему и которые необходимо принять такими, какие они есть).

С учетом всего выше изложенного становится понятно, почему сейчас столь актуально подключение герменевтических операций при интерпретации индивидуально-авторских категорий.

 

БИБЛИОГРАФИЯ

 

  1. Бочкарев А.Е. Семантический словарь. – Нижний Новгород: «Деком», 2003
  2. Гадамер Х.-Г. Истина и метод. Основы философской герменевтики. – М.: «Прогресс», 1988
  3. Кондаков Н. И. Логический словарь-справочник. – М. «Наука», 1975
  4. Арутюнова Н.Д. Язык и мир человека. – М. «Языки русской культуры», 1988
  5. Лакофф Дж. Огонь, женщины и опасные вещи. – М. «Языки славянской культуры», 2004
  6. Гак В.Г. К проблеме семантической синтагматики // Проблемы структурной лингвистики 1971. – М.: «Наука», 1972, с. 367-395
  7. Clavel B., Contes choisis, Moscou, Radouga, 1987
  8. Anthologie de la poésie française du XXème siècle, Paris, Gallimard, 2003

 

 

17 Aprilis 2006. – Novogardia Inferior (Rusthenia)

François Ozon

 

Aujourd’hui, les uns affirment que l’ère du cinéma est finie, car la réalité virtuelle de l’Internet chasse entièrement les arts comme phénomène (comme l’affirme Frédéric Beigbeder), les autres y voient une crise naturelle, à laquelle sont subis régulièrement tous les domaines artistiques (selon Youri Lotman). François Ozon, malgré toutes les crises, peut être considéré comme un des plus raffinés réalisateurs de notre époque. Très souvent envisagé comme appartenant au cinéma dit alternatif, cinéma d’auteur, il ne l’est pas tout à fait.

 

Il est né à Paris en 1967 et a fait sa maîtrise en études cinématographiques à l’Université Paris I. Ses premiers essais ont été ignorés de la critique, pourtant il a continué à développer son idiome en tournant de nombreux films en super-8, vidéo, 16 mm et 35 mm.

Ayant commencé sa carrière comme réalisateur de courts métrages (dont plusieurs ont été sélectionnés aux festivals internationaux), il demeure inconnu non seulement du large public mais aussi des professionnels du cinéma avant l’apparition de ses premiers courts métrages originaux Action Vérité et Une robe d’été (prix « Léopard de Demain » au festival du film de Locarno, 1996). Plusieurs années ont dû passer avant que le réalisateur mûrisse pour se consacrer définitivement aux films long métrage, dont le premier, Sitcom, est présenté au festival de Cannes en 1998.

Depuis, les réalisations suivent l’une après l’autre presque chaque année : Les Amants Criminels (1998), Sous le sable (2000), Huit femmes (2001), Swimming Pool (2003), Cinq Fois Deux (2004), Le Temps Qui Reste (2005).

Très difficile de dire si ses films sont en rupture ou bien dans le prolongement des traditions. Il est plutôt, comme tout représentant du postmodernisme, synthétiseur des éléments ludiques et sérieux, adepte de la citation éternelle, explorateur du côté criminel des humains (peut-être, pour cette raison choisit-il des sujets à base policière) et de la psychologie féminine (sorte de gender studies sous forme cinématographique).

 

Huit femmes

L’effet d’inattendu et le paradoxe de la pièce de Robert Thomas brillamment portés sur l’écran. Ce film est un cas rarissime de comédie musicale, un genre caractéristique de la tradition russe, mais pas très répandu à l’Ouest. La musique originale de Krishna Lévy est d’autant plus extraordinaire si l’on prend en considération que de nos jours, pour diminuer les frais de production, on ne se fatigue plus de faire jouer un vrai orchestre. Les huit femmes interprètent une chanson chacune, avec le timbre du piano mis en avant pour donner les caractéristiques.

Ozon, tout en explorant les nouvelles approches psychologiques, reste fidèle à la tradition européenne : le symbolisme est déclaré déjà dans les génériques, où les noms des actrices sont juxtaposés contre certaines fleurs (par exemple, Catherine Deneuve – orchidée, Isabelle Huppert – épine rouge, Firmine Richard – tournesol). Ces couleurs servent de base pour les costumes luxueux que Pascaline Chavanne a fabriqués pour le tournage.

Les éléments du décor, à même la lampe sur le rebord de la fenêtre, servent non seulement pour mieux particulariser l’action, mais aussi pour servir de fond caractéristique de chacune des femmes, si une d’elles paraît pour quelques instants comme principale : ainsi est-il quand Gaby (Catherine Deveuve) chante sa chanson Tu n’es qu’un homme ou quand Pierrette (Fanny Ardant) apparaît sur le fond rouge foncé (comme la rose rouge qui lui correspond), cigarette à la main.

Quoique l’importance de toutes les femmes dans l’action ne soit pas la même, Ozon réussit à les exposer toutes dans leurs transformations imprévues (comme, par exemple, Augustine (Isabelle Huppert) et Louise (Emmanuelle Béart) qui, étant au commencement assez laides et peu attrayantes, se transforment vers la fin en des beautés divine et diabolique).

 

Swimming Pool

Film de coopération franco-anglaise continuant les traditions du nouveau cinéma européen où les langues sont mélangées et où chacun parle ou pense dans son propre idiome, c’est-à-dire comment il/elle parlerait dans sa vie quotidienne, ce qu’on pourrait nommer naturalisme linguistique (comme chez Wim Wenders In weiter Ferne, so nah! où six langues s’entremêlent organiquement).

Ozon, adorant les études de l’âme féminine, ne rate pas l’occasion de le faire encore une fois. Pour le conflit est choisie l’opposition si aimée en France : une Anglaise collet monté, écrivaine en pleine crise créative, fait connaissance avec une jeune Française dégagée, Julie, avec qui se produit, au premier abord, un conflit aigu, mais ensuite, une amitié demi-criminelle.

L’érotisme, tantôt subtil, tantôt ouvert, sert de base pour l’avancement de l’action (la sublimation freudienne remonte tout de suite à la mémoire), et ce même érotisme est basé sur la réalisation mystique du chiffre 3 : trois rêveries et trois scènes érotiques…

La musique originale de Philippe Rombi suit les principes expressifs du minimalisme : thèmes à peine perceptibles apparaissent chaque fois qu’il est nécessaire de caractériser le personnage : Sarah Morton (Charlotte Rampling), Julie (Ludivine Sagnier) et même la piscine.

Les minuties servent plutôt à poser plus de questions qu’à éclaircir les choses. Ainsi est-il avec la petite naine vieille qui, apparaissant dans l’ouverture de la porte pour répondre aux questions de Sarah, se retire vite en claquant la porte une fois elle entend de la mère morte de Julie.

La piscine se fait voir comme un témoin muet (à observer les feuilles qui apparaissent et disparaissent sur la surface de l’eau), pourtant il est évident que rien ne se produirait sans elle. L’athéisme, marqué par la croix que Sarah enlève tout de suite après être entrée dans la chambre de la villa, se confirme dans le meurtre bizarre, commis de sang-froid.

 

Jean-Jacques Annaud, qui a abandonné la France pour travailler à Hollywood, aurait raison s’il appliquait sa critique à Ozon : « Quand les Américains font des films, ils le font pour le monde entier ; lorsque les Français font des films, ils le font pour Paris ». Quoique les films de François Ozon n’aient pas de prétention globale, ils développent la tradition continentale : études des mœurs, symbolisme mettant en relief chaque détail, et, évidemment, la musique, le jeu et les personnalités inimitables des acteurs, ce qui est maintenant de plus en plus négligé de l’autre côté de l’Océan.

 

pdf:

2006-04-05_frn_ozon_nspp

 

5 Aprilis 2006. – Novogardia Inferior – Dertinscium (Rusthenia)

L’architecture française. Architecture populaire

avec Vsévolod Jaroff

 

III

L’architecture populaire

 

Il est assez difficile de définir ce qu’on entend par l’expression d’architecture populaire, car, à proprement parler, ce n’est pas un terme de la théorie architecturale. La plupart des théoriciens de l’architecture abordent cette question d’une façon superficielle et assez rarement, se bornant tout simplement aux remarques que tel ou tel type de bâtisse non-professionnelle a été édifié sur un territoire donné avant les constructions solides.

 

Très souvent, ce que nous entendons par architecture populaire rend compte de la couleur locale par laquelle les offices de tourisme essaient d’attirer l’attention des voyageurs sur leur région.

Pourtant ce sont les œuvres de ces architectes amateurs qui ont inspiré et inspirent même aujourd’hui les professionnels qui élaborent des projets sophistiqués de constructions laïques et religieuses. Bâties presque entièrement à l’aide de l’intuition, les maisons rurales, les étables, les lavoirs, les clochers, les fontaines de ville, les écuries, les granges sont parfois plus solides que leurs équivalents professionnels.

Cependant, il y a d’autres raisons qui empêchent de définir de façon systématique le patrimoine populaire. Sur le territoire restreint d’un seul pays, même dans les limites d’une seule petite région, les types architecturaux varient tellement qu’il est impossible de faire une classification même approximative. Donc, sans prétendre à être exhaustifs au sujet de l’architecture française populaire, nous essayerons plutôt de faire une brève introduction au problème afin que nos lecteurs, une fois arrivés dans un petit patelin français, puissent prendre connaissance de l’architecture régionale.

Une des inventions françaises qu’on ne voit pas dans d’autres pays est le lavoir (appelé aussi assez souvent lavoir-fontaine). Les lavoirs-fontaines s’inscrivent très harmonieusement dans le paysage campagnard de n’importe quel village et, faute d’autres curiosités, servent d’attraits touristiques.

Conçus le plus souvent comme réservoirs d’eau fermés (avec des toits et des murs en pierre brute assez solides qui servent à protéger contre la pluie et le vent), les lavoirs étaient une sorte de club féminin, où les femmes de ménage se rassemblaient pour laver le linge et pour discuter des dernières nouvelles de leur coin. Ces constructions avaient donc deux fonctions pratiques : l’une hygiénique et l’autre sociale.

Le lieu pour construire un lavoir était choisi là, où il y avait une source d’eau potable et où l’installation d’une fontaine était possible. La fontaine demeurait au centre d’une petite « place » devant le lavoir, très souvent pavée en pierres. De nos jours, les lavoirs-fontaines se rencontrent en abondance dans la région de la Franche-Comté dans des petits villages, et les plus beaux se trouvent dans le département de la Haute-Saône.

Les régions de Limoges et d’Auvergne sont célèbres par les granges-étables. Sous le même toit, on réunit l’espace de la grange et de l’étable. Selon la région, on distingue deux types structurels.

La grange-étable limousine est un bâtiment bas avec des ouvertures sur une même façade. Les portes d’étable sont situées de part et d’autre de la grande porte charretière de la grange qui ouvre sur un vaste espace servant d’aire à battre le blé et de remise à charrettes. Au-dessus des étables sont les fenils, sur lesquelles on empile la paille et le foin. Les cloisons en planche qui séparent les étables de l’aire centrale, sont bordées de mangeoires dans lesquelles on fait tomber d’en haut de la nourriture pour le bétail. On accède aux fenils par une échelle.

La grange-étable dite auvergnate est très fréquente dans cette région où elle utilise le dénivelé du terrain. Sa structure à deux niveaux est visible de l’extérieur. D’un côté, et parfois sur le pignon, s’ouvrent les portes de l’étable, celles de la grange sont placées de l’autre côté. Le bâtiment, souvent très vaste, est divisé par un plancher. L’étable est en bas, la grange, l’aire à battre ou les remises en haut. Les pignons sont parfois consolidés par des pierres boutisses. On les décore parfois de petites croix de pierre ou formées d’un assemblage de culs de bouteilles, censées préserver le bâtiment des incendies ou du mauvais sort.

La Provence se vante de ses maisons traditionnelles appelées mas. Pour être considérée comme un mas, une maison doit être orientée dans un certain sens par rapport au vent. Les maisons de ce type varient selon la richesse du propriétaire, mais les traits inhérents restent constants. Marcel Pagnol (voir l’adaptation des livres : Jean de Florette et Manon des sources) place l’action dans les maisonnettes pareilles.

Les mas ont un aspect défensif et servent plutôt à la défense qu’à l’habitation (cette austérité est compte tenu des vents violents qui y soufflent). La construction englobe toujours un étage. Elle peut être modeste ou au contraire aussi imposante qu’une forteresse. Elle se présente face au sud, plus ou moins allongée. Les toits sont à deux pentes. Une façade sud est toujours plus intéressante quand le versant de sa toiture vient y mourir comme pour la cadrer.

La façade nord est pratiquement sans ouverture comme les pignons. Quand on passe devant la façade est, on remarque une ou deux petites fenêtres sans composition particulière. C’est la façade de la pluie, on n’y place des ouvertures que par nécessité ; la façade nord est fermée, sans ouverture si ce n’est de petits fenestrons faisant office de ventilation. Façade triste et morne. A l’ouest, les fenêtres sont aussi rares que celles qui leur sont opposées. On se sent alors porté à revenir sur la façade sud pour s’y tenir sur un banc, sous une treille.

Le fait que ce type d’architecture n’est pas maintenu même au niveau départemental démontre une certaine négligence par rapport à son importance dans le système culturel. Les habitants des communes rassemblent leurs forces, sans attendre de l’aide d’en haut, pour restaurer une bâtisse qui, le plus souvent, n’a aucune valeur au-delà d’un certain village. La richesse de la culture populaire témoigne toujours de la maturité de la conscience historique du peuple.

pdf:

2006-04-02_arch_pop_nspp

 

2 Aprilis 2006. – Novogardia Inferior (Rusthenia)

Crystals (IV)

for Alexis Sosnin

 

1 (131)

Is not it enough for a libation yet?

Have not we had enough trying to read the truth at the bottoms of our goblets?

Have not we yet had enough refilling and draining them?

Just push your goblet to the edge and linger a second before flicking it down to the floor…

Linger a second and listen to the thoughts elbowing in your head.

There are days and nights to pass after you’ve broken this goblet, there were days and weeks and most probably months and years you spent before,

there were doors you’ve been opening and doors you’ve been closing, and there will be a door you will close on me. One day. I am sure of that, do not even try to persuade me.

There are roads you have already walked by, there are roads still awaiting you, there are paths you are never supposed to take however hard you try,

there are songs and sunsets, for you and me, there are dawns for you alone, there are dawns for me alone, when you will not light a candle for me,

there is East, West, South, North, and the Center,

there is blue, yellow, red, green, and white,

there are skies and seas and oceans and spaceships heading for other galaxies

there are prayers of the faithful…

And there is that goblet you can now dismiss and which provoked all these words I’ve never intended to write down,

but in the name of the thousands of sparkling and jingling pieces on the floor that I’ll see after it’s broken

I let them flow like a torrent downhill.

 

2 (132)

a coat buttoned de travers and hair waving in the wind

like a bunch of colorless straw

I am standing like Saint Sebastian near the tree gazing into your eyes

waiting just for one gesture to overthrow the Universe

but the gesture does not hurry to manifest itself it remains undone

I am waiting for the words to be uttered

and all I hear is the howling wind of the Void

and a latent feeling of homelessness fills me with awe

because the tree I am hugging has already found its place in the world

but not I

 

3 (133)

no use to search the Earth over and over again

nothing to be found there but sufferings and hell

better follow the path the Sun is riding in its ignescent chariot

and for you then

amidst the Zodiacs the Great Leo will emerge

to judge of the truth

to assign rendez-vous to beloved

and to allocate separations

so sharpen your daggers tramp your spears in poison unsheathe your blades

we are off to a dangerous journey

to kneel before the Great Leo

to kiss the soils of his feet and to beg him not to separate you from me

 

4 (134)

once upon a time I did believe there was something enduring

I was trying to cling to a mirage I was trying to pin the elusive reality into my herbarium

but when you went away without coming back

I suddenly realized that after a number of years

we are getting well-disposed towards each other

we are getting indifferently tender and tenderly indifferent to the world:

little by little we become aware we are lonesome strangers

not expected anywhere in the Universe

and the Great Someone should cut the thread one day

 

5 (135)

bring him to a slaughter house tie him to a pillar

plunge a hatchet into his throat

throw javelins into his eyes

may the blood leak like a mountain stream

be harsh and beat and taunt and torture and tease him

rape cut out the stomach give it to rats

make him spit and barf with bile and foam

may his front sheen of the sweat-drops

cut him in pieces but do not give back to Earth

do not render him to his pristine dwelling

 

6 (136)

it was a bad tragedy

four years in life three hours on stage

they loved each other

loved loved loved loved loved loved loved

loved loved loved loved loved loved loved

but in the end everybody died

quel cauchemar! ah!

 

7 (137)

snow-white satin was wrapping you round when you were borne into this world

so be silent like snow be tender like snow be cold like snow be sparkling like snow

your first cry put the weft to work unwinding the yarn of your life

detracting your days subtracting your forces

the satin cover is of no particular longevity

and never believe in durability of feelings for they will crease like a second-quality fabric

they will inevitably wear out like an old woolen sweater

don’t believe in oaths since each vow is a stigma

that will not be washed away when you show your face

in front of God

when the filament is completely unwound

and a tender velvet shroud will accompany you to the sepulcher

 

8 (138)

you dun me so much that I’m almost done

you’ve always been the only one to have won the right to offend me

but why tell me why with a wry face

do I have to fall into the rye and cry like an insect or like a carnivore flute

when I watched you and knew you were an unattainable bait that will ever make me bate for I never can reach you

I know a door of your passion has been closed on me and not me you adore

my treachery being far more dreadful

none of the nuns will be able to give me absolution

since I had betrayed after being betrayed myself

I have to flee to some distant holme

and let it be my last dwelling my last shelter my last home

where I’ll build myself a small hut to find peace to my heart

 

9 (139)

ancient temples tell me old stories of those whom I have not known and of those whom I actually do not desire to meet

today tomorrow never

there are Egyptian pyramids I will never see and there is Nile where I will never bathe whose crystal waters will never encompass me with their whispering

there is Schecherazade who will never look at me and who will never – what an effrontery even to think of it! – suggest me to share her couch with her for I am no young beautiful prince from the Arabian Nights

there are mantras of India I will never sing for I wanted to sing them in unison with you but you have abandoned me and I will never want to travel down there alone

there are Chinese characters I will never be able to decode but they are hiding some wisdom I am so craving after

and the old temples in the West still tell me a woeful story

that there is nothing worse than a one-way feeling

which is like death

you enter it to never reappear the same

 

10 (140)

why do we constantly seem to squander the time

without performing anything useful

either to anyone else or to ourselves?

why do we behave as if we were living in a permafrost region

where no sun was about to come to melt the glacial hearts of our neighbors?

why do we constantly seem to pass the same quay without looking at each other?

little by little our vital forces are being strewn into the immense sea of misfortune

I know we could diminish our sorrows if we were together

but tomorrow you will still pass me by without even noticing the glowing heat of my eyes behind the frozen tears

 

11 (141)

balancing on and on in the Black Womb was the Fire

the Fire would not open his mouth unless his lover

the Water eternal would come to copulate with him

and to bear the Thought the Idea the Uttered Expression

the Thought would be their son

the Uttered Expression and the Idea would be their daughters

there would be no Religion Faith and Temples until the Thought would copulate with shaggy Stones lying cold and waiting for him on the littoral

there would be no Science or Practice

unless the Uttered Expression and the Idea would copulate with the Ether and the Air

those who saw the Black Womb also saw a longest umbilical cord paving the way to the stars

but unless the Fire and the Water and the Ether and the Air emanate from the Non-Existence

and unless all the words are forgotten and the Wordless Idea is not crowned queen

we will be helplessly balancing in the nets of Her Majesty Ignorance

 

12 (142)

stars pine-trees zebras alcohol

recitation of ancient verse Vajrayana Tenochtitlan Yarilo tea for two

dream of the snow and snow of the dream

skies puking oars hell rivers lakes shadows electric wires postmen laying eggs

abacas wheel of fortune perfume from your body

windscreen wipers brushing raindrops away

robust workers in the frost building Babylon towers through the skies of Montreal Oslo Copenhagen and Helsinki

notepads obesity doorknobs women’s chests men’s breasts

all this has blended within me into a hallucination

which I know is in fact a visualization of a two-dimensional tiger

amidst the mountains that I shall never see

 

13 (143)

sitting slack like dough in armchairs zapping zapping zapping zapping zapping

a world of illusions where one is becoming illusory himself

where are dissatisfaction and passion

that formerly used to encourage unveiling Isis and discovering routes to America?

where is languor of spirit that bore thoughts and ideas?

where is emotion? is it forgotten?

where is compassion? is it up for grabs?

caged we’ve forgotten that fairy-tales are true

and that dreams are the only things to push us onward

 

14 (144)

in the craniums of our towns cities villages

the last belief in God is being given away just for pennies by made-up chicks stamped out pavements and coca-cola machines

the last hope for a better morrow is set on an electric chair

for a bottle of perfume for a box of cosmetics chocolates condoms

and those whom I used to call friends

who were trying to creep under my blanket and tear off the veil covering my Great Usurper

are now strolling through dirty stinky markets

buying cats snakes and mongrels in closed sacks

to prepare that putrid meat for another rotten breakfast

 

15 (145)

your sounding trumpets oh Tibet are about to herald the Last Day

a day full of repentance will come

for us to be carried away to your judging throne

through the clamor of crossroads

amidst the whistles of policemen in dirty caps

amidst the sirens of cars buses taxis

amidst the yelling of passers-by and dogs crushed by wheels

amidst the silent reproach of the skyscrapers

standing tall and indifferent

there is just one entrance into this life

there is but one exit

and unless he condescends to open his chilly paths to us

we are not to cherish a slightest hope to change the lines of our lives as we do it on public buses

 

16 (146)

be gone you predators my exchequer is empty

there’s nothing more to take nothing more to dispense

someone whom I trusted has cruelly ravaged upon my treasures

someone whom I loved has stolen the golden ingot

I’ve been keeping for you

to offer with a humble smile one night

so anthrax on your head you traitor

instead of multiplying our treasures

you’ve ruined me and yourself

and the autumn leaves putrefied to the very midribs

and the golden ingot of my passion is still hidden under my coat

for someone I still do not know but it is dubious now I’ll give it to a human

 

17 (147)

sitting and drinking my tea in a small chaguan on the talus

I am draining to the last tiniest tea-leaf my solitude my disbelief

imagining your advent in every glare of headlights from the cars indifferently crawling by

fancying your smell in every whiff of the wind in every waft from the cup in every rustle of women’s dresses

dreaming of your ghost stepping from the morning mist from the depths of the waters from the clouds from the sun from the shadows of the evening trees weeping with dew

pressing your illusory silhouette to mine under the bridges

embracing hugging kissing caressing stroking tickling coddling

feeling my lips over yours

and the only taste to substitute my frustrated passion for your prohibited lips

is the ineffable smell of the tea I am drinking in this lonesome chaguan

 

18 (148)

one letter is enough to change a word into the whole world

one letter is enough to change a friend into a fiend

there is a distance shorter than a yard

that lies between a passionate affection and an unaccountable hate

between a brilliant day and an impenetrable night

one glance askance and

there is no more godlike patience but a satanic wrath

we never care for slightest gestures feelings breaths

so what remains is to regret to sob to pray:

oh had I only restrained myself

my life would take another path

and there would be no precipice that sunders you and me

 

19 (149)

so I see you once again after the years of hustle

so many roads have changed and you have not

you are the same the asphalt is the same the traffic signs the fences

you are the same but different to my eyes

for youth is gone and passions gone

and do you still remember how I tumbled into dirt

having become aware of the vile repudiation?

the road remembers everything you don’t remember

(it’s dubious you still recall my name)

how towering above me so listlessly you said

I was but a pretender

you rode on and motionless I lied there on the edge

sobbing my fare-the-well into the grass

 

20 (150)

the rhymes and lines I dared bring to you are mere sounds

sequences of meaningless noise

no need to criticize their imperfection or reproach for being trite

you are relieved of useless compassion or approval

indeed the fact you’ve read them will sustain me on my further way

and possibly reveal the simple secret how to remain yourself

it is to swallow reality and dreams the way they are

you know I am no swallow to bring you cheering chants in spring

I am no quail to bring you songs of sorrow in autumn

I am no bullfinch to accompany your steps in winter

I am no nightingale to sing you love songs in summer

I am just your friend your fiend your sword your ultimate desertion

to help you crush the hostile world

and hopefully enter a better one

we call it Hades

 

31 Martis 2005 – 14 Januaris 2006. – Dertinscium – Novogardia Inferior (Rusthenia)

 

Le Transsibérien

Impossible de comprendre l’Océan sans l’avoir une fois sillonné en bateau ; impossible d’aimer la voiture sans l’avoir une fois conduite ; impossible de comprendre la Russie (même si on s’enorgueillit de la connaître sur le bout des doigts) sans l’avoir une fois traversée dans le train numéro 002M de Moscou à Vladivostok, vers ce pays des pinsons et zibelines, par le chemin de fer légendaire, « la colonne vertébrale » de la Russie – le Transsibérien.

 

Le Transsibérien, le long duquel sont placées les grandes villes de la Russie de l’Est, a été construit en quelques étapes. Une seule date demeure plus ou moins précise, celle du Te Deum officiel le 31 mai 1891 à Vladivostok à cause de la mise en chantier des travaux de construction du chemin de fer qui relierait les régions de l’Est à celles de l’Ouest. Le temps rectifiait peu à peu la destination des axes principaux, mais à cet instant c’est de moindre importance pour nous.

Aujourd’hui, ce voyage en train est sans pareil dans le monde entier. Bien sûr, il y a l’Orient Express de Londres à Istanbul, mais celui-ci traverse une dizaine de pays et le voyage ne prend que trois jours, alors que le train Rossia empruntant le Transsibérien propose une distraction piquante et inoubliable, celle de parcourir toute la Russie d’un bout à l’autre.

Départ de Moscou à 21 heures 20, de la gare de Iaroslavl. Le premier arrêt, tard dans la nuit, à Nijni-Novgorod dont on ne voit malheureusement qu’un panorama splendide (la ligne de chemin de fer passe à côté).

Après Kirov (Viatka), une vue singulière attend le voyageur : le Talus légendaire près de Perm. Par le temps d’été (le train longe le talus le soir), les couleurs incroyables du soleil couchant ajoutent un aspect fantastique à cette vue indescriptible.

Le rond-point avec le monument symbolique Europe-Asie, à mi-chemin vers Ekaterinbourg, exige beaucoup plus d’attention. Il faut savoir d’avance de quel côté regarder. Le chef de wagon peut parfois ne pas le savoir lui-même, alors il faut être sur le qui-vive pour ne pas le regretter après.

A travers les vitres de la voiture, Ekaterinbourg apparaît comme « une ville en rouge ». Les habitants vous diront que l’impression est erronée, pourtant les bâtisses en pierre rouge saisissent le regard, surtout si le train arrive en plein jour.

Novossibirsk, majestueuse capitale sibérienne, dépasse toutes les expectations. La prétention se manifeste déjà dans l’architecture de la place de la gare avec le bâtiment principal qui la surplombe. Avec un arrêt d’une heure environ on a la possibilité de s’y promener, de traverser les viaducs au-dessus des voies, de sentir cette ville immense et qui paraît indépendante.

Krasnoïarsk : la ville de l’eau et des fontaines. Quoique mal vues depuis le train, elles produisent une impression non moins fabuleuse que Novossibirsk.

Une nature absolument différente se fait voir après Irkoutsk, avant le lac Baïkal. Le paysage est caractérisé par une plus forte déclivité. Très peu de vues dans le monde égaleraient celle de ce lac avec les cédraies qui l’entourent.

Le BAM, considéré aujourd’hui comme partie du Transsibérien, a une certaine répercussion sociale qu’on ne peut pas méconnaître. A Mogotchi, en descendant du train et en engageant les autochtones venant sur le quai pour vendre les spécialités locales, dans des conversations, on entendra les vieilles murmurer avec tristesse : Bon Dieu créa Sotchi, le Satan Mogotchi. Après Baïkal, se font voir, hélas, des villages à demi abandonnés avec des maisonnettes noires penchées.

Aucun voyageur ne résistera à la tentation de goûter de l’omul (la perche de Baïkal) qu’on peut acheter auprès des pêcheurs locaux qui en vivent. Pour les mangeurs raffinés de viande : c’est à Oulan-Oudé qu’on sert différents plats préparés du cheval : les mantys (pâte avec morceaux de viande dedans, ébouillantées et cuites), saucissons de cheval, des morceaux entiers servis avec des légumes…

Si, en parcourant le pays des sopkis (vieilles monticules d’origine volcanique), on ajoute un peu de fantaisie dans le regard, on se sentira comme dans un récit de Bradbury, quelque part sur le Mars, peut-être…

Difficile de dire d’où vient le nom de Tchita, pourtant il existe une légende peu crédible, mais non sans charme. On raconte que quand les premiers Ukrainiens et Polonais s’y étaient installés, ils se sont demandés en voyant cette petite ville : Czy ta ? Czy nie ta ? (C’est elle ? ou ce n’est pas elle ?)

Birobidjan : l’absurdité des absurdités. La seule trace juive, paraît-il, est l’enseigne placée en haut de la gare et écrite en… yiddish.

Voir Khabarovsk et ne pas tomber amoureux du fleuve Amour (le nom même le suggère) et ses mille ponts ? Le train en traverse un dont personne ne connaît la longueur.

Et le voilà enfin, Vladivostok : destination convoitée des milliers des colons qui rêvaient d’y retrouver la richesse et d’enrichir en même temps le pays en y développant le commerce avec la Chine et le Japon. Une des plus merveilleuses villes qu’on ait jamais fondées. En se promenant dans les rues de la ville, il est impossible de ne pas regretter qu’elle soit sous-estimée au niveau national. Vladivostok est déjà un sujet à part, on y sera un autre jour.

Le voyage est plus agréable en été : on porte moins de vêtements, les journées sont plus longues, les vitres ne sont pas gelées. La sensation visuelle est évidemment plus riche. Comme vous avez compris, il ne faut pas faire cette faute banale : pas besoin de trop de nourriture. Pas d’inquiétude sanitaire à ce sujet : le domaine est très contrôlé par plusieurs intéressés.

Le plus souvent, les autochtones ne connaissent pas leur propre pays, c’est une règle empirique approuvée par l’expérience. Donc, nous avons le Transsibérien pour découvrir un peu le nôtre, nous avons les sept jours pour apprécier les ambitions impériales dont nos ancêtres étaient capables. Quoiqu’à la fin du voyage la question tacite « Comment a-t-on pu garder ce territoire immense sans le perdre ? » soit inévitable, il vaut mieux entreprendre le voyage au moins une fois dans la vie pour le plaisir de voir cette borne singulière « 9938 km », placée à la gare de Vladivostok et marquant le quasi bout du monde. A vous de jouer maintenant !

 

 

10 Januaris 2006. – Dertinscium (Rusthenia)

 

L’architecture française. L’architecture officielle et laïque

 

avec Vsévolod Jaroff

 

II

L’architecture officielle et laïque

 

Le terme « officiel », employé de nos jours par rapport à n’importe quel phénomène de l’art, a plutôt un sens péjoratif : engagé dans la vie politique. Une sorte d’arrière-goût après le totalitarisme. Aujourd’hui, où la culture se présente comme une force indépendante, comme un business qui rapporte du profit, cette perception est plus qu’évidente. Or, cet état de choses n’était pas toujours le même. Autrefois, l’art servait les intérêts des classes possédantes qui le créaient. Celui qui paie commande la musique. Rappelons-nous tous ces peintres et compositeurs de la cour qui étaient les auteurs du soi-disant « art officiel ». Mais comment faire avec l’architecture qui, inévitablement, exige l’investissement des capitaux ? Donc, il faut différencier les notions de « l’art officiel » (constructions d’état) et de « la commande sociale » (architecture laïque), mais on y arrive plus tard.

En France, c’étaient au premier abord les Romains qui ont apporté en Gaule différents types de bâtiments sociaux. Il reste un nombre assez grand des constructions civiles de cette époque : la Porte de France et le Pont du Gard à Nîmes, les arcs triomphaux à Orange, aussi que plusieurs théâtres et amphithéâtres. Il ne reste presque pas de traces architecturales des deux premières dynasties franques, mais on est certain que les Mérovingiens et les Capétiens possédaient leurs résidences à Soissons, Compiègne, Attigny, Nogent.

Aux Xe et XIe siècles, la villa romaine connaît des transformations considérables. Les châteaux proprement dits n’apparaissent pas avant le Charlemagne. Les serfs sont repoussés dehors. Aux XIIe et XIIIe siècles, les grands châteaux étaient en général encerclés de deux murs concentriques. Au centre se trouvait le donjon, le plus grand et le plus important bâtiment du château. Le deuxième mur n’était pas renforcé autant que le premier étant situé plus en bas.

Le propriétaire occupait les chambres d’en haut de la tourelle principale qui étaient luxueusement ornées. Aux XIVe et XVe siècles, les châteaux perdent peu à peu leur aspect imprenable. L’ornement architectural ressemble à celui des églises de la même époque. Les plus beaux exemples sont : l’Hôtel de Bourgtheroulde à Rouen et l’Hôtel de Cluny à Paris.

La Renaissance Française du XVIe siècle est un mélange réussi de détails antiques et de formes françaises. Les châteaux de cette époque se classent en deux catégories. Les uns gardent l’aspect des châteaux féodaux (Vigny, Chambord, Pierrefonds), les autres voient l’élimination consciencieuse des détails rappelant l’époque passée (les exemples de ces « châteaux de distractions »: Azay-le-Rideau et Chenonceau en Touraine, Fontaine-Etoupefour et Belleau en Normandie).

L’amour pour la symétrie apparaît au XVIe siècle où, au lieu de l’uniformité à petite échelle, s’instaure l’uniformité à grande échelle. Le sommet le plus célèbre de cette esthétique architecturale est le complexe de Versailles bâti sous Louis XIV par Hardouin-Mansard.

A l’époque de la Restauration, peu d’architectes suivaient les principes d’éclectisme (quand tous les styles sont considérés également exemplaires), la plupart s’inclinant au classicisme ou romantisme. Pas d’esthétique commune, pas de système concret. C’est surtout manifeste dans les quartiers érigés à ce temps-là derrière les églises de la Madeleine et Notre-Dame-de-Lorette à Paris. Les rues sont un assemblage chaotique des esquisses venant de toutes les époques.

La stagnation finit sous Napoléon III qui soutenait largement l’architecture. Les palais du quartier Saint-Germain égalent les hôtels aristocratiques d’antan en luxe et les surpassent en confort.

Le XXe siècle est une période critique dans l’histoire de l’art. Plusieurs artistes voulaient rompre avec les canons classiques. Le style moderniste sert de point de référence qui ne s’est pourtant pas fixé comme style dominant à cause de l’abondance de désinvoltures romantiques. Trois courants contestent la dominance: architecture rationnelle, romantisme national et style néoclassique. Parlant du style néoclassique, il faut mentionner le Théâtre des Champs-Elysées à Paris (1911-1913, Auguste Perret), caractérisé par la noblesse des traits.

Le problème des cités-dortoirs se met en avant dans l’atmosphère tendue d’entre-deux-guerre. Le rationalisme entre en scène, le leader étant Le Corbusier. L’introduction de nouveaux matériaux (béton armé et verre), l’élaboration de nouveaux types d’ossatures et l’usage des murs écran ont permis d’obtenir une plus libre planification des bâtiments. Grâce à cela, on a éliminé le fossé entre les aspects décoratifs et pratiques.

Les années cinquante voient la conception des grands ensembles architecturaux. Le style consécutivement inventé est surnommé « Hard-French ». Néanmoins, en 1968, les protestations réitérées s’éclatent en France, les gens critiquant le principe fondamental de la construction de masse, la triade « métro, boulot, dodo ». Sous Valéry Giscard d’Estaing, la construction de hauts bâtiments est strictement réglementée, ce qui stimule la création des formes urbaines harmonisant avec l’environnement. On voit les résultats positifs de cette politique sous François Mitterrand : l’Institut du monde arabe à Paris (Jean Nouvel), l’Ecole de Danse de l’Opéra de Paris à Nanterre (Christian de Portzamparc).

Pendant la dernière décennie du XXe siècle, l’autorité de l’architecture française agrandit fortement. Ce phénomène est lié en particulier avec la tendance de ne pas opposer le patrimoine à l’actualité, mais au contraire, de les unir. La reconnaissance de l’architecture française s’est manifestée en décernement, en 1994, du Pritzker Prize à Christian de Portzamparc, récompense la plus honorable chez les architectes. L’érection à Paris de la Cité de la musique, qui lui a pris plus de 10 ans, a raffermi les positions de Portzamparc. Cette Cité est harmonieusement inscrite dans le contexte parisien.

Aussi bâtit-on plusieurs édifices d’enseignement, musées et bibliothèques : Historial de la Grande Guerre à Péronne (Henri Ciriani, 1990), Musée archéologique à Saint-Romain-en-Gal (Philippe Chaix et Jean-Paul Morel, 1996), Université des arts et sciences humaines à Grenoble (Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal, 1996)…

Quoique l’architecture française sorte de sa chrysalide de nouveau et les dernières décennies en France aient connu un essor dans le domaine social, culturel et artistique, le but essentiel des architectes d’aujourd’hui est de modifier les quartiers existants, érigés les derniers 20-30 ans et d’y améliorer les conditions de vie. Il est évident que la commande officielle vient jouer un grand rôle. Répondant aux besoins immédiats, l’architecture laïque et officielle reflète les courants sociaux de l’autre côté que l’architecture religieuse : la vie sociale de l’individu et ses accomplissements scientifiques.

 

 

23 Decembris 2005. – Novogardia Inferior – Dertinscium (Rusthenia)

 

Olivier Messiaen

 

Dans la théorie de l’art contemporain, il est entré dans l’usage de ne plus parler d’une école particulière à laquelle appartient un tel ou tel compositeur. Après toutes les transformations paradoxales de la musique (qui, d’un côté, ont abouti à la musique concrète, de l’autre, à la musique rock rompant avec les traditions des précurseurs), on emploie souvent le terme homme-style, cela veut dire, un créateur qui, par les forces de son génie, appartient non simplement à de nombreux styles à la fois, mais qui abdique parfois ses créations précédentes.

Tels étaient Stravinsky et Schönberg au début du vingtième siècle, tel était Messiaen qui dominait sa seconde moitié. Un homme au caractère modeste et très calme, ayant survécu à toutes les horreurs que l’Europe a connues, sans l’avoir quittée, il est resté toujours fidèle au trait le plus important de la musique : son expressivité.

Né en 1908 dans une province assez arriérée, à Avignon, il réussit, malgré tout, à se manifester très vite comme un enfant prodige, et à onze ans, on le voit déjà parmi les étudiants du Conservatoire de Paris. Les plus grands noms entourent le garçon : Maurice Emmanuel, Marcel Dupré, Paul Dukas. Là, il obtient cinq prix : contrepoint et fugue, accompagnement au piano, orgue et improvisation, histoire de la musique et composition. A 22 ans, il est nommé organiste à La Trinité, et en un très peu de temps, ses improvisations brillantes font venir de grandes foules qui sont frappées par la clarté du son. L’influence de l’organiste et compositeur brillant, Marcel Dupré, aussi que le travail dans l’Eglise, ont laissé une trace indélébile sur son œuvre : il nous reste un grand répertoire pour l’orgue de très haute qualité.

A cette époque déjà, il se passionne de plus en plus pour les chants des oiseaux et les rythmes indiens (nommons Turangalîla-Symphonie pour orchestre et ondes Martenot) qui devront quelques années plus tard servir de base théorique pour son esthétique et son originalité. Après avoir fondé le groupe « Jeune France » (avec André Jolivet, Daniel Lesur et Yves Baudrier), il devient professeur d’harmonie au Conservatoire de Paris.

Peu de compositions musicales ont connu une histoire aussi dramatique que Le Quatuor pour la fin du temps qui l’a rendu vraiment célèbre. Etant prisonnier dans un camp nazi en Pologne, il compose en 1940-1941 une œuvre pour piano, violon, violoncelle et clarinette. Dans la partition, il ne fait pas usage de la corde basse du violoncelle : l’instrument qu’on a trouvé dans le camp, n’en avait pas. Même après sa libération, en 1941, il n’a voulu rien altérer : la partition reste dans la variante du 15 juin 1941.

A partir de ce Quatuor, les chants des oiseaux deviennent un trait inhérent de sa musique. Il compose des recueils entiers ou laisse les petits chants insérés dans les compositions, comme le chant d’un loriot.

Le terme qui est d’habitude lié au nom de Messiaen, c’est les modes à transposition limitée, gammes de notes dont la composition n’est pas changée par une transposition à la tierce mineure (3 transpositions) ou à la tierce majeure (4 transpositions) ou à la quarte augmentée (6 transpositions), alors qu’une gamme habituelle possède douze transpositions possibles toutes différentes.

Sa carrière universitaire connaît un plein essor à partir du 1947 quand on crée pour lui une classe d’analyse, d’esthétique et de rythme, mais il n’obtient le titre du professeur de Composition qu’en 1966. Parmi ses élèves les plus illustres sont Pierre Boulez, Karlheinz Stockhausen et Iannis Xénakis. Etant renfermé au sein de son Conservatoire, il s’adonne entièrement à l’enseignement et à la composition jusqu’à sa mort en 1992.

 

 

19 Decembris 2005. – Novogardia Inferior – Dertinscium (Rusthenia)

 

George Gershwin

 

 

Unlike most of his contemporaries, such as Claude Debussy and Maurice Ravel, who were introducing jazz elements into their music unsystematically and randomly, George Gershwin was the first (and, strictly speaking, the only one) to take on the challenge to ‘symphonize’ jazz, thus proving that a purely jazz idea might be transmitted by purely classical means, without garbling the essence of what is accepted as the spicy jazz harmony.

We can but give a huge credit to this great self-taught American who emerged from a New York ghetto into the limelight of the most prestigious stages to become one of the most widely performed twentieth century composers. Gershwin’s impact on musical perception is hard to overestimate. The first truly recognized American composer of Russian-Jewish descent was, without unduly emphasizing his importance, the last composer to break the mannerism and sanctimony of academic musicians, who have since long been trying to exclude light music from the cultural frame. There is hardly any other example of a composer who was a soldier almost in a full military sense at the same time. He believed that the most efficient defense is an open onslaught. When you yearn and believe, you achieve even your most delirious and wild fantasies. This was undoubtedly Gershwin’s slogan, who, despite sarcastic jeering and skeptical mockery, clearly visualized the final goal he was rushing headlong towards…

His parents were driven out of Odessa because of the infamous Jewish pogroms. They were forced to come to America on board a dilapidated ship and settled down in Brooklyn, one of the most notorious areas of the time. Maurice and Rosa Gershovich had already been used to abominable living conditions, and it was in this environment that George was born on September 26th, 1898. On the sly, Maurice had substituted his last name to Gershwin by that time.

Extreme poverty and bureaucratic problems kept the Gershwins from giving their children a good education. Ira, George’s brother, friend and co-author, was bought a piano to take lessons, but it was George who was more passionate about music. However, the most systematic education George obtained was moving chairs in cheap New York theatres.

His passion for music went in parallel with his admiration for folk tunes he heard so often in Afro-American quarters. Somewhere in the back of his mind he felt that a completely new musical idiom would emanate from the Blacks’ baffling rhythms. These recollections of his childhood remained within him, and they were connected with fishing villages.

At that time the term ‘jaz’ or ‘jazz’ had mostly pejorative connotations, but Gershwin’s desire was to wrangle out the right for this music to exist and to be admired. Having taken some more or less systematic lessons from Hambitzer (piano) and Goldmark (harmony), he came to an idea to blend European symphonic tradition with jazz.

Gershwin who began as a song writer rather than a man of the theatre, by 1924 had two hits with lyrics by his brother Ira (from the show Lady Be Good): Fascinating Rhythm and The Man I Love. His Rhapsody in Blue (1924) in the same way bridged the gulf between popular music and the concert hall by combining the languages of jazz and Lisztian romanticism.

The listener of today can not, of course, fully appreciate how fresh Gershwin’s music sounded in that period, for our subsequent experience of music has already obliterated all aesthetic contradictions of the early 20th century.

He attacked the musical world with his peerless Piano Concerto in 1925. It produced a storm of praise, the critique declared the work to be one of the masterpieces of the contemporary music. The Concerto is really one of the most performed compositions of the twentieth century. Its wispy and wayward melodiousness enchants performers and listeners even nowadays. Jocose and hilarious in one way, tragic and matted in another, Gershwin’s music nevertheless bears in itself one characteristic trait: it is whimsical and unfeigned, straightforward, without mannerism, fearless in exploiting new, previously unheard-of elements.

After the success of the Piano Concerto he found himself in a serious predicament. Now, after being recognized as a first-rate composer, he could no longer continue with operettas and musicals. The time has come: he has since long been craving for composing an opera.

A recently published novel Porgy by DuBose Heyward (1925) answered to all Gershwin’s needs and childhood remembrances. The plot, dramatic and humoristic, was deftly structured. In a few weeks Ira compiled the libretto; Gershwin composed the tunes and wrote them down.

Still, before putting the opera to stage, they had to obtain permission from Heyward. It was not an easy matter to persuade the writer, for the latter did not want to hear anything about meeting a ‘Broadway composer’ who was most likely to cheapen the plot of his work.

With great difficulty Ira and George managed to get DuBose and Dorothy Heyward to attend a home rehearsal. But when the two brothers were through singing Summertime, Heyward was convinced.

Porgy and Bess which Gershwin called a folk opera, was simultaneously produced as a musical and an opera, erasing the boundary between so called popular, or vernacular, music and classical, or cultivated, traditions.

By the beginning of the twentieth century classical concert halls became deserted, mostly due to the fact that the musical idiom started becoming more and more complex concert after concert. A common listener could not follow all the newest trends appearing in music, therefore, he could not appreciate the beauty, for example, of Alban Berg’s findings. Driven out of concert halls, the listener streamed to Broadway theatres, where he could satiate himself with music he could understand.

With wit and mastery Gershwin built a bridge between what is known to be light music and classical tradition. Nowadays considered one of the peaks of the twentieth-century music, it still sounds fascinating despite the fact that almost a century separates us from the first performances.

 

 

24 Novembris 2005. – Novogardia Inferior – Dertinscium (Rusthenia)